Mercredi 13 août 2026

En Cisjordanie, la vie empêchée des Palestiniens : «Ils veulent nous faire disparaître»

Cet article a été offert par Libération au Collectif Palestine 37 à la demande d'un lecteur abonné

Article remarquablement rédigé par Fanny Léonor Crouzet , Correspondance à Jérusalem. Cet article est publié le 13/08/2026 

A Tell, à Fandaqumiya, à Tulkarem et à Ras al-Ahmar, situés dans les territoires occupés, les raids des colons israéliens, les destructions d’habitations et les interventions de l’armée quasi quotidiennes mettent les habitants sous une pression permanente.

Trois millions de Palestiniens vivent aujourd’hui en Cisjordanie, aux côtés de plus de 510 000 colons (hors Jérusalem-Est). Ces deux dernières années, Israël a construit, sur ce territoire occupé, des colonies et avant-postes à une cadence sans précédent. Les habitants de ces implantations, illégales au regard du droit international, planifient des attaques quasi quotidiennes contre les localités palestiniennes, tandis que l’armée y multiplie les raids et les arrestations. Les violences ont explosé depuis le massacre commis par le Hamas en Israël, le 7 octobre 2023.

Fin juillet, la mort de deux Israéliens dans le village de Tell a provoqué une vague d’incursions israéliennes vengeresses. Huit Palestiniens ont été tués en cinq jours, et les destructions de foyers palestiniens s’enchaînent, ordonnées par l’Etat israélien et le gouvernement de Benyamin Nétanyahou.

Dernier incident en date : depuis dimanche 9 août, quelques dizaines de colons assiègent un hameau palestinien dans le village de Qusra, au sud de Naplouse, bloquant l’acheminement de provisions. L’armée israélienne a dépêché mercredi des soldats qui ont démonté une tente des agresseurs, mais les colons sont restés sur les lieux avec des couvertures, selon des témoins. L’une des maisons assiégée appartient à un Palestinien également détenteur de la citoyenneté américaine. «Les actions de ceux derrière cet acte de terreur horrible, visant à intimider et à harceler cette famille, sont répugnantes», a réagi jeudi 13 août sur X l’ambassadeur américain en Israël, Mike Huckabee.

A Tell, la destruction succède au deuil

Le regard fixé sur les soldats, Adnan Ramadan égrène nerveusement entre ses doigts les perles d’un chapelet. «Je veux accéder à ma maison !» crie-t-il en direction de la dizaine de militaires israéliens arrêtés une vingtaine de mètres plus haut. Dans un hébreu mêlé d’arabe approximatif, les uniformes ordonnent au vieil homme d’attendre sans bouger. Le Palestinien souffle ; dans ses yeux verts règne la douleur du deuil de son fils, Farouq Ramadan, tué par balles le 24 juillet. Ce jour-là, la venue de colons entrés illégalement dans le village de Tell a provoqué une altercation meurtrière, à laquelle s’est mêlée l’armée israélienne : quatre Palestiniens de la famille Ramadan – dont Farouq − et deux Israéliens ont trouvé la mort.

Adnan Ramadan pointe trois Jeep vertes du doigt ; l’armée se retire, la voie est libre. Il prend place dans la cour d’une grande maison familiale, où voisins et membres de la famille l’attendaient, assis sur des chaises en plastique. «Samedi 1er août, des soldats nous ont apporté un document annonçant la destruction du troisième étage de la maison, celui qui était habité par Farouq, sous prétexte qu’il aurait tué les deux Israéliens», explique le père du défunt.

L’armée, dans un communiqué publié le 5 août, affirme cependant qu’à l’issue d’une enquête de plusieurs jours, il était impossible «de déterminer de manière concluante» la cause de la mort des deux citoyens israéliens. Elle évoque de possibles «tirs accidentels» de ses propres forces, mais ce constat est intervenu trop tard : publiées au moment de l’attaque, les vidéos du face-à-face entre colons et Palestiniens ont provoqué l’ire de la sphère politique israélienne.

Adnan Ramadan a envoyé une lettre au commandant des forces d’occupation pour demander l’annulation de la destruction. Sans grand espoir. «Qu’ils démolissent le troisième étage, nous ne bougerons pas», dit-il. L’étage a été détruit à l’explosif mardi 11 août. Selon la radio de l’armée israélienne, les soldats ont également démantelé deux avant-postes parmi les treize construits au lendemain des événements de Tell. Ils sont généralement rebâtis par les colons dès le départ de l’armée.

A Fandaqumiya, les colons «n’ont plus peur de rien»

Au nord de Tell, l’ancienne colonie de Sa-Nour fait peau neuve. Evacuée lors du grand plan de désengagement décidé par Ariel Sharon en 2005, elle a été réinvestie, en avril dernier, sur impulsion du gouvernement Nétanyahou. Plusieurs préfabriqués blancs ont été installés autour des ruines d’une synagogue. En contrebas, le village palestinien de Fandaqumiya, plus de 4000 habitants, a observé le retour des Israéliens à Sa-Nour avec impuissance.

Un ballet de jeunes hommes s’affaire à désosser, brique par brique, volige par volige, le toit d’une entreprise familiale de construction. Ils ont loué un bulldozer pour détruire eux-mêmes les murs de leur propriété, après avoir un reçu un ordre d’évacuation en avril, suivi d’une obligation de destruction le 5 août, explique Ahmad Azzam, 29 ans : «Si on ne détruit pas nous-même, les Israéliens ont dit qu’on devra payer la facture de démolition.» Cette pratique de contraindre les Palestiniens à détruire leur propre foyer, courante à Jérusalem, était jusque-là inconnue dans le nord de la Cisjordanie.

Le voisin, Mustafa Hantili, 43 ans, est propriétaire d’un magasin d’équipements électriques. Il a récemment reçu la visite d’un colon de Sa-Nour. «Il est venu dans mon commerce, seul, et m’a demandé : “Qu’est-ce que tu attends pour partir ?” J’ai répondu : “Et toi, qu’attends-tu pour évacuer ?”» Fier de ce trait d’humour, Hantili esquisse un sourire. Vite effacé. Quelques jours après cette altercation, il a, lui aussi, reçu un ordre d’évacuation pour un bâtiment situé à quelques dizaines de mètres de la colonie. Le propriétaire explique qu’il n’a eu que sept jours pour retirer le matériel entreposé ainsi que les portes, fenêtres, et fils électriques ; les murs seront démolis prochainement.

«Ils ont déterré un cadavre, maintenant ils n’ont plus peur de personne», ajoute le commerçant, en référence à une histoire macabre devenue ici symbole d’une occupation sans limite morale. Le 8 mai, des habitants de Sa-Nour ont forcé la famille d’Hussein Assasa, décédé des suites d’une maladie à 84 ans, à exhumer sa dépouille, qu’ils jugeaient enterrée trop près de la colonie. Sur la seconde sépulture du défunt, installée dans un village voisin, ses proches ont apposé l’épitaphe : «Le Palestinien qui fut enterré deux fois.»

Le déracinement des réfugiés de Tulkarem

Sur la route 60, principal axe routier de Cisjordanie occupée, un nouveau panneau publicitaire figure un homme de dos. Il brandit un drapeau israélien : «Bienvenue en Samarie du nord. Nous sommes de retour chez nous !» L’itinéraire est sinistre. Sur le bas-côté se succèdent les restes de maisons palestiniennes récemment démolies, la plupart au lendemain des événements de Tell. Une trentaine de kilomètres à l’ouest, les tranchées béantes creusées par les bulldozers israéliens dans le camp de réfugiés de Nour Shams, à Tulkarem, soutiennent la comparaison avec certains quartiers de Gaza.

L’immeuble de Madjid Aboubaker, 60 ans, fait partie des décombres de l’opération «Mur de fer», lancée par Israël en janvier 2025 avec l’assistance de l’Autorité palestinienne afin de lutter contre des «groupes terroristes» installés dans les camps. L’assaut brutal a fait plus de 40 000 déplacés dans le nord de la Cisjordanie.

A l’évocation des destructions, Aboubaker fond en larmes sous les yeux désolés de sa femme. «En 1988, j’ai ajouté un étage à cette maison dans laquelle ma famille s’était réfugiée après avoir été chassée d’Haïfa par Israël en 1948», narre-t-il. En 2018, il a ajouté un deuxième étage, puis un troisième en janvier 2024. Coût total de la construction : 800 000 shekels, soit environ 230 000 euros. «L’Unrwa [l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens, ndlr] nous a donné 3 000 euros de dédommagement au début de l’opération, puis plus rien», précise Madjid Aboubaker, qui vit aujourd’hui avec 19 membres de sa famille dans un seul appartement.

Selon le comité de la population de Nour Shams, sur les 450 maisons démolies par Israël dans le camp, 180 seront recouvertes pour aménager, à leur place, des axes routiers, et faciliter les déplacements des forces israéliennes. Impossible, dès lors, pour leurs propriétaires réfugiés, de rebâtir sur les ruines, comme la plupart prévoyaient de le faire. «Ils veulent bien sûr nous faire disparaître, nous, les réfugiés de la Nakba [l’exil forcé des Palestiniens d’Israël en 1948, ndlr], juge l’épouse de Madjid. Vider les camps, et nous faire disparaître, comme l’ensemble des Palestiniens.»

A Gaza, « les plus grandes funérailles collectives de l’histoire de la Palestine », ou la difficulté de donner une sépulture aux morts et aux disparus de la guerre

Dimanche 9 août 2026

Les restes de 112 victimes d’une frappe israélienne sur un immeuble de l’enclave palestinienne, membres d’une même famille, ont été enterrés le 4 août, deux ans et demi après leur mort. Les habitants manquent de moyens pour chercher et extraire les milliers de corps encore sous les décombres.


31 juillet 2026

« Ce que vivent les Palestiniens en Cisjordanie occupée dépasse la violence ordinaire et correspond exactement à la définition du terrorisme »

Arie Perliger, professeur à l’université du Massachusetts à Lowell, spécialiste du terrorisme d’extrême droite en Israël et aux Etats-Unis, revient dans un entretien au « Monde » sur les ressorts idéologiques de la violence des colons en Cisjordanie occupée et sur les responsabilités du gouvernement israélien dans sa persistance.

10 juin 2026

A Gaza, près de 1 000 morts huit mois après l’entrée en vigueur de l’illusion d’un cessez-le-feu

L’accord scellé par Donald Trump, en octobre 2025, promettait une cessation immédiate des hostilités et un afflux illimité d’aide. Depuis, la bande de Gaza s’enfonce dans une crise humanitaire et compte ses victimes au quotidien.


11 Août 2026

11 000 attaques israéliennes en Cisjordanie occupée depuis janvier

Cette semaine encore, la violence coloniale s’est déchainée à l’encontre des Palestinien·nes de Cisjordanie, par des raids militaires et des attaques de colons, tandis que les autorités israéliennes accélèrent les saisies de terres et la construction de colonies illégales.

Par l’Agence Média Palestine, le 11 août 2026


Gaza : les bombes tombent, les naissances sont entravées, la population vit un calvaire et Israël poursuit son annexion

28 juillet 2026

Entre le 21 et le 28 juillet 2026, la population de Gaza a continué de tenter de survivre au milieu des frappes israéliennes, du dénuement, de la misère et de l’insalubrité, au milieu d’un territoire dévasté, de plus en plus exigu. Les frappes israéliennes font chaque jour de nouvelles victimes, la catastrophe sanitaire s’aggrave, les fausses couches se comptent par milliers et Israël accélère la transformation de la « ligne jaune » en frontière de fait. 


9 Juin 2026

Gaza, jour 976 : 119 Palestiniens assassinés par Israël en mai, le bilan le plus lourd depuis 6 mois

Israël a encore intensifié ses bombardements cette semaine, rappelant les heures les plus sombres du génocide en cours depuis 976 jours dans l’enclave palestinienne.


Apartheid : zoom sur 43 lois suprémacistes israéliennes

2 Juin 2026

« Il n’y a pas d’apartheid en Israël car c’est une démocratie, il y a 20% de citoyen·nes arabes et des député.es arabes » : tel est l’argumentaire pro-israélien habituel de négation du réel.

La réalité de l’apartheid que pratique Israël contre le peuple palestinien sur sa terre est non seulement visible à l’oeil nu pour quiconque se rend en Palestine occupée (murs, checkpoints, routes dédiées…), elle est documentée par de nombreux rapports d’ONG et de l’ONU, mais elle est également incrite dans les lois israéliennes, et jusque dans certaines lois fondamentales. Israël n’ayant pas de constitution, ce sont les lois dites fondamentales qui constituent le socle de ses pratiques, définissant les droits des citoyen·nes et l’identité de l’État.




13 août 2026

Cisjordanie : les violences des colons ont « dépassé le point de rupture »

Les violences des colons israéliens contre les Palestiniens et leurs habitations en Cisjordanie occupée ont « dépassé le point de rupture », a dénoncé jeudi le Bureau des droits de l’homme de l’ONU, appelant les autorités israéliennes à « expulser immédiatement » les colons qui déplacent de force des Palestiniens, s’emparent de leurs terres et étendent les colonies.


11 août 2026

Cisjordanie : l’ONU alerte sur une annexion de facto alors que la violence s’installe

La Cisjordanie occupée a atteint un « point de rupture ». Derrière l’escalade des violences, l’ONU décrit une transformation profonde du territoire. Extension accélérée des colonies israéliennes, déplacements de communautés, multiplication des avant-postes et affaiblissement de l’Autorité palestinienne éloignent chaque jour davantage la perspective d’un Etat palestinien viable.

28 Juillet 2026

Cisjordanie, Gaza : l’ONU voit s’éloigner la paix à mesure que le conflit change de visage

Pendant que Gaza tente péniblement de sortir des ruines, la Cisjordanie s’embrase. L’une reste un territoire dévasté où l’aide humanitaire maintient une population sous perfusion. L’autre glisse vers une violence que les Nations Unies jugent susceptible de faire basculer l’ensemble du conflit. Entre les deux, l’horizon politique se rétrécit dangereusement.

23 Juillet 2026

Gaza : des progrès fragiles contre la faim

Les habitants de la bande de Gaza mangent un peu mieux qu'il y a quelques mois, mais la crise alimentaire est loin d'être terminée. Les Nations Unies avertissent que les progrès observés depuis la fin de 2025 restent extrêmement fragiles et pourraient rapidement s'inverser sans une aide humanitaire soutenue, un financement accru et la reprise de l'économie locale.

29 JUIN 2026

Conseil de sécurité: multiplication d’inquiétudes face à l’expansion continue des colonies de peuplement dans le Territoire palestinien occupé

Les habitants de la bande de Gaza mangent un peu mieux qu'il y a quelques mois, mais la crise alimentaire est loin d'être terminée. Les Nations Unies avertissent que les progrès observés depuis la fin de 2025 restent extrêmement fragiles et pourraient rapidement s'inverser sans une aide humanitaire soutenue, un financement accru et la reprise de l'économie locale.

Le Coordonnateur spécial adjoint pour le processus de paix au Moyen-Orient a condamné, ce matin au Conseil de sécurité, l’expansion et l’accélération incessantes des colonies israéliennes en Cisjordanie, y compris dans la zone C.

Cette expansion, qui se fait en violation de la résolution 2334 (2016), menace la viabilité d’un État palestinien pleinement indépendant, contigu et souverain, a dénoncé M. Ramiz Alakbarov, qui a également signalé que les forces israéliennes continuent d’étendre leur contrôle territorial à Gaza où Israël affirme contrôler actuellement environ 70% de la bande...


En Cisjordanie, l'ONU voit l'occupation israélienne franchir un nouveau cap

29 juin 2026

Pendant que l'attention du monde reste rivée sur les ruines de Gaza, un autre basculement se joue, plus discrètement, en Cisjordanie. Au-delà de l’expansion des colonies et des opérations militaires israéliennes, l’occupation s'ancre de plus en plus dans les procédures administratives, l'aménagement du territoire et la réorganisation des institutions...


Israël accusé de cibler les enfants palestiniens à Gaza

23 juin 2026

Une commission d’enquête internationale mandatée par le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies a accusé, mardi 23 juin, Israël de « cibler » les enfants palestiniens dans la bande de Gaza, dénonçant une fois encore un « génocide » en cours, mais aussi des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre dans l’enclave palestinienne, ainsi que des crimes de guerre en Cisjordanie. 

ONU Info Des enfants jouant au football parmi les décombres à Gaza-Ville.


19 juin 2026

Un enfant tué par jour à Gaza : le cessez-le-feu, « une illusion cruelle et meurtrière »

Présenté depuis des mois comme un temps de répit, le cessez-le-feu en vigueur à Gaza n’a pas mis fin aux morts d’enfants. Depuis son annonce en octobre 2025, 265 enfants palestiniens ont été tués dans l’ensemble de l'enclave, a déploré vendredi une agence des Nations Unies, qualifiant cette trêve « d’illusion cruelle et meurtrière »


10 JUIN 2025

Gaza : les attaques israéliennes contre des écoles sont des « crimes de guerre », selon des enquêteurs de l'ONU

Des enquêteurs indépendants mandatés par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU ont affirmé mardi que les attaques israéliennes contre des écoles et des sites religieux et culturels à Gaza constituent des crimes de guerre et un crime contre l’humanité « d’extermination ».


9 juin 2026

Les civils palestiniens pris au piège entre les violences israéliennes et la terreur du Hamas

Les civils palestiniens paient le prix fort dans une crise où toutes les parties violent systématiquement le droit international. Entre les abus commis par les forces israéliennes et les colons, et la terreur imposée par le Hamas, la population se retrouve sans protection, selon le dernier rapport de la Commission d’enquête internationale indépendante de l’ONU sur le territoire palestinien occupé et Israël.


18 mai 2026

Palestine : malgré le cessez-le-feu, destructions et déplacements forcés se poursuivent

Le cessez-le-feu conclu entre Israël et le Hamas a réduit l’ampleur des violences dans la bande de Gaza, mais les tueries et destructions se poursuivent, tandis que les déplacements forcés en Cisjordanie occupée atteignent un niveau « jamais vu depuis des décennies », a averti lundi à Genève un haut responsable du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH).


17 avril 2026

Gaza : plus de 38 000 femmes et filles tuées entre octobre 2023 et décembre 2025

Plus de 38 000 femmes et filles ont été tuées à Gaza entre octobre 2023 et décembre 2025, selon ONU Femmes. Six mois après le cessez-le-feu, alors que l’attention internationale se détourne de l’enclave palestinienne, l’agence onusienne met en garde contre la persistance d’un danger extrême pour les femmes et les filles à Gaza.


Médiapart

"Il avance et commence à attraper mon sein » : des membres de la flottille pour Gaza témoignent de violences sexuelles durant leur détention"

De retour en France, plusieurs membres français de la flottille Sumud témoignent auprès de « Mediapart » de violences sexistes et sexuelles infligées par leurs geôliers israéliens. Ils soulignent que ce qu’ils ont subi n’est qu’un infime aperçu de ce que subissent au quotidien les détenus palestiniens

Médiapart, 24 mai 2026 à 17h49

Sur une vidéo postée par le ministre de la sécurité intérieure israélien Itamar Ben Gvir, qui a depuis fait le tour du monde, ils et elles apparaissaient agenouillé·es, les mains liées dans le dos, la tête au sol, sous une grande tente. Les activistes de la Global Sumud Flotilla, flottille partie de Turquie à la mi-mai pour briser le blocus israélien de Gaza, sont désormais libres et en mesure de témoigner de ce qu’il s’est passé avant et après ces quelques images volées par le ministre d’extrême droite.

Parmi ces récits, ceux de violences sexuelles, recueillis par Mediapart : une militante française indique avoir été frappée et « touchée de partout », y compris sur les fesses et la poitrine, par des hommes en armes dans un conteneur sans lumière ; et une seconde activiste française, avoir été « mise à nu » par des policières qui lui ont demandé de s’accroupir et lui ont « touché le sexe », au motif de « vérifier qu’elle était une femme ».

 
Meriem Hadjal, 38 ans, participante à la flottille Sumud pour Gaza, détenue du 18 au 21 mai par les autorités israéliennes, retrouve d’autres membres de la flottille lors d’un rassemblement sur la place de la République, à Paris, le 23 mai 2026. Photo : Justine Brabant

Les 428 militant·es, qui naviguaient sur une cinquantaine de bateaux, ont été intercepté·es par l’armée israélienne dans les eaux internationales au large de Chypre, lundi 18 mai en début d’après-midi. Les personnes ont été conduites sur trois navires de l’armée israélienne, où elles ont passé environ quarante-huit heures, avant d’être débarquées dans le port d’Ashdod (là où les équipes d’Itamar Ben Gvir les ont filmées), puis transférées dans la prison de Ketziot, dans le désert du Néguev.

Les militant·es ont finalement été libéré·es le 21 mai. Parmi elles et eux se trouvaient 41 Français·es. Mediapart a pu en interroger quatre à leur retour en France, vendredi 22 et samedi 23 mai. Toutes et tous disent avoir été passé·es à tabac, avoir été obligé·es de rester agenouillé·es, tête au sol et mains menottées, durant plusieurs heures, avoir été privé·es de sommeil (au moyen de musique ou de lumières laissées allumées), avoir été rationné·es en eau et en nourriture, et avoir été menacé·es de mort.

Ils et elles disent par ailleurs avoir été témoins, sur d’autres militant·es, de l’utilisation d’armes de type taser, de tirs à l’aide de balles en caoutchouc, de tirs de grenades assourdissantes, de l’envoi de chiens, ou encore du refus de procurer des traitements médicaux à des personnes qui en auraient eu besoin – dont une personne ayant fait plusieurs crises d’épilepsie et plusieurs militant·es aux côtes cassées après avoir été frappé·es.

Ces activistes témoignent également, auprès de Mediapart, de violences sexistes et sexuelles qu’elles et ils ont subies ou dont ils et elles ont été témoins, ainsi que de discriminations liées au genre ou à l’orientation sexuelle.

Les auteurs et autrices de ces faits étaient des hommes et femmes armées, mais leur affiliation précise – militaires, policiers et policières, services pénitentiaires – est rendue compliquée par le fait qu’ils et elles ne portaient pas toujours de signes distinctifs et que certaines de ces violences avaient lieu dans des pièces sans lumière. Contactée, l’armée israélienne dément tout mauvais traitement. Le ministère de la sécurité intérieure et les services de communication du gouvernement israélien, également interrogés sur ces faits, n’ont pas répondu à nos questions (voir plus bas et en boîte noire).

Meriem Hadjal, 38 ans, militante de la branche française de l’association Waves of Freedom, avait embarqué sur le bateau Peluxo. Après son interception autour de 15 heures, le 21 mai, elle est conduite à bord d’un des trois « bateaux-prisons » utilisés pour transférer les membres des flottilles vers le sol israélien. Après avoir été agenouillé·es, puis allongé·es au sol face contre terre, les mains liées par des Serflex, les militant·es sont conduit·es individuellement dans un conteneur plongé dans le noir, surnommé par les interpellé·es « la chambre noire » ou « la chambre de torture ».

« Ils m’ont demandé : “Gay ?” »

Lorsque son tour vient d’y entrer, explique Meriem Hadjal, elle découvre « un camarade [de la flottille] au sol, pantalon baissé », ainsi que « trois hommes israéliens », qu’elle imagine être « des soldats », « armés d’un taser ». « L’un d’eux me dit en anglais : “Viens, viens avec moi.” Puis il avance et commence à attraper, à palper mon sein gauche », rapporte-t-elle.

« Je refuse d’avancer, puis j’essaie de me mettre dos au mur du conteneur pour me protéger. Il me met une grosse claque, au niveau de l’oreille, qui m’étourdit. Il tire sur mon tee-shirt, me touche de partout, y compris les fesses. Je lui dis : “Non !”, il me pousse. Je suis terrorisée. Je suis persuadée qu’ils vont me violer », poursuit-elle.

Les trois hommes finissent par la laisser partir. Le membre de la flottille au pantalon baissé reste à l’intérieur de la pièce. À ce jour, Meriem Hadjal n’est pas parvenue à l’identifier et ne sait pas quel sort il a subi. Elle dit être « restée en état de choc » durant toute une journée à la suite de cet épisode.

Durant le reste de sa détention, Meriem Hadjal sera traitée, rapporte-t-elle, de « שרמוטה » (« p*te », « sal*pe » en hébreu), comme les autres femmes de la flottille. Elle ajoute avoir vu des camarades portant le voile se le faire arracher brutalement, et un militant se faire « attraper le pénis » brutalement par un de leurs geôliers israéliens lors d’un transfert entre deux lieux de détention.

Avant leur départ pour la flottille, et afin de les préparer psychologiquement, les militants avaient été invités à répondre à un questionnaire leur demandant « ce qu’ils redoutaient le plus » concernant cette mission. Meriem Hadjal avait répondu : « Les violences sexuelles. » « Pour moi, c’est clair : ils ont voulu nous briser, nous traumatiser à vie et nous dissuader de revenir. Mais aujourd’hui, je veux raconter, car je ne veux pas avoir honte », explique la trentenaire, par ailleurs militante de l’organisation féministe #NousToutes et de La France insoumise.

Adrien Berthel se trouvait sur le même bateau-prison qu’elle. Lui aussi est passé par les fouilles, les humiliations, puis par ce conteneur plongé dans l’obscurité. « Quand ils ont vu que je portais du vernis sur mes orteils, ils m’ont demandé : “Gay ?” », relate-t-il. Le Français de 33 ans est ensuite « tabassé » à son tour.

Tant Meriem Hadjal qu’Adrien Berthel rapportent avoir entendu « les hurlements de tous ceux dont le bateau avait lui aussi été intercepté, qui passaient à leur tour dans la chambre noire ». « C’était complètement différent des autres missions, estime le militant, qui avait déjà pris part à une flottille en octobre 2025. Il y a eu une escalade de la violence sans précédent dans l’histoire des flottilles. On n’avait jamais vu ça auparavant. »

Peur des uniformes et peur des chiens

Qui étaient ces hommes en armes ? Les bateaux ayant servi de prisons flottantes appartiennent à l’armée israélienne. Ce sont des soldats israéliens qui ont escorté les militant·es de leurs petites embarcations à ces gros navires. Mais les hommes de la « chambre noire » pourraient appartenir, selon nos informations, non pas à l’armée mais à des services de sécurité intérieure israéliens.

Selon une source militaire israélienne, des agents du Israel Prison Service, les services pénitentiaires israéliens (qui dépendent non pas du ministère de la défense mais du ministère de la sécurité nationale d’Itamar Ben Gvir), se trouvaient à bord de ces bateaux tout au long du voyage et avaient la responsabilité de la zone où les membres de la flottille étaient détenus.

Interrogée le 23 mai, l’armée israélienne « rejette les allégations d’abus commis par ses soldats lors des opérations menées pour faire respecter le blocus » de Gaza. Contactés, ni les services pénitentiaires israéliens ni le ministère de la sécurité nationale auquel ils sont rattachés n’ont répondu à nos questions.

Après environ deux jours sur ces navires, les membres de la flottille sont débarqués au port d’Ashod, où ils passent cette fois sous la responsabilité de policiers et policières en uniforme gris et noir – rattaché·es, comme les services pénitentiaires, au ministère de la sécurité nationale.

Une autre membre de la flottille, Lætitia Merle, 57 ans, raconte qu’à son arrivée au port, trois femmes policières l’ont « amenée dans une salle à part » et lui ont « demandé si [elle] étai[t] un homme ou une femme ». « Je leur ai dit que j’étais une femme. Malgré cela, elles m’ont mise à nu, pour “vérifier”. Puis elles m’ont demandé de m’accroupir et m’ont touché le sexe », explique l’ex-éducatrice, au lendemain de son retour sur le sol français.

Cette militante du NPA-A – une scission du Nouveau Parti anticapitaliste –, qui avait embarqué dans un des bateaux affrétés par Global Sumud France, poursuit : « Une policière m’a dit en français : “Tu vas goûter à la bite israélienne.” J’ai été frappée. Depuis deux jours, j’ai peur des uniformes et j’ai peur des chiens. »

Yasmine Scola, 28 ans, une quatrième participante française à la flottille, était également détenue au port d’Ashod lorsqu’elle a eu affaire personnellement au ministre Itamar Ben Gvir, raconte-t-elle. « J’ai été jetée dans l’une des tentes où ils faisaient les fouilles corporelles. Deux femmes en uniforme m’ont dit de me déshabiller. Elles m’ont fouillée puis, quand j’ai commencé à me rhabiller, un homme est entré dans la tente. C’était Itamar Ben Gvir, avec des membres de son équipe. Il a parlé avec elles en hébreu puis est reparti. Je n’ai pas réussi à voir s’ils m’avaient filmée », relate Yasmine Scola, qui est bénévole dans une association d’aide aux migrant·es.

Invisibilité palestinienne

Les vidéos filmées et diffusées par les équipes du ministre israélien de la sécurité nationale attestent sa présence sur place le jour où Yasmine Scola dit l’avoir rencontré. Interrogés sur le protocole encadrant les fouilles corporelles et sur la présence dans une de ces tentes d’un ministre, ni les forces armées israéliennes ni le gouvernement israélien ne nous ont répondu.

Pour les avocates de la délégation française de la Global Sumud Flotilla, les faits rapportés par ces passagers et passagères de la flottille pourraient être qualifiés d’agressions sexuelles : « À partir du moment où on considère, et c’est notre cas, qu’ils ont été interceptés et retenus de manière illégale, tous ces gestes, toute cette violence, toutes les “fouilles” sont considérés comme des actes de violence qui ne sont pas légitimes », explique Mathilde Lanté, l’une de ces avocates.

Elle travaille, aux côtés des autres avocates de la flottille, sur une plainte pénale devant la justice française et sur une possible plainte devant la justice internationale. La Global Sumud Flotilla dit avoir dénombré « au moins 37 personnes souffrant de fractures » et « au moins seize personnes victimes de violences sexuelles » sur les 430 ayant pris part à la mission.

En février, trois membres d’une précédente flottille avaient déjà dit avoir subi des « viols » et « agressions sexuelles » lors de leur détention : une journaliste allemande, Anna Liedtke ; une activiste australienne, Surya McEwen ; ainsi qu’un journaliste italien, Vincenzo Fullone. Ce dernier décrivait notamment des « fouilles anales invasives et douloureuses ».

Comme les quatre militant·es français·es interrogé·es par Mediapart, ils tenaient à souligner que ce qu’ils avaient enduré n’était qu’une infime partie des violences que vivent quotidiennement les détenus palestiniens. « Imaginez ce que vivent les Palestiniens, eux qui n’ont pas notre visibilité, exhortait Adrien Berthel en arrivant à l’aéroport, vendredi 22 mai. Le silence les tue. »

En novembre 2025, le Centre palestinien pour les droits humains rassemblait des témoignages sur les « viols et tortures sexuelles systématiques » subis par les détenus palestiniens en Israël. Le Bureau des Nations unies a également consacré un rapport spécifique à ce sujet en mars 2025, qui conclut lui aussi au « recours systématique » à ce type de violences par Israël.

Quelques heures après la libération des navigant·es de la flottille, le ministre français des affaires étrangères annonçait le placement sous sanctions d’Itamar Ben Gvir. Le ministère de la sécurité nationale israélien est désormais interdit d’accès au territoire français, en raison d’« agissements inqualifiables à l’égard de citoyens français et européens passagers de la flottille Global Sumud ».

Jean-Noël Barrot jugeait utile, cependant, d’ajouter, dans le même communiqué, qu’il « désapprouv[ait] la démarche de cette flottille » qui, assure le ministère, « ne produit aucun effet utile et surcharge les services diplomatiques et consulaires ».

 

 

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