La Palestine dans la presse
Cet article a été offert par Libération au Collectif Palestine 37 à la demande d'un lecteur abonné
Article remarquablement rédigé par Fanny Léonor Crouzet correspondance à Jérusalem. Cet article est publié le 13/08/2026
Mercredi 13 août 2026
En Cisjordanie, la vie empêchée des Palestiniens : «Ils veulent nous faire disparaître»
A Tell, à Fandaqumiya, à Tulkarem et à Ras al-Ahmar, situés dans les territoires occupés, les raids des colons israéliens, les destructions d’habitations et les interventions de l’armée quasi quotidiennes mettent les habitants sous une pression permanente.
Trois millions de Palestiniens vivent aujourd’hui en Cisjordanie, aux côtés de plus de 510 000 colons (hors Jérusalem-Est). Ces deux dernières années, Israël a construit, sur ce territoire occupé, des colonies et avant-postes à une cadence sans précédent. Les habitants de ces implantations, illégales au regard du droit international, planifient des attaques quasi quotidiennes contre les localités palestiniennes, tandis que l’armée y multiplie les raids et les arrestations. Les violences ont explosé depuis le massacre commis par le Hamas en Israël, le 7 octobre 2023.
Fin juillet, la mort de deux Israéliens dans le village de Tell a provoqué une vague d’incursions israéliennes vengeresses. Huit Palestiniens ont été tués en cinq jours, et les destructions de foyers palestiniens s’enchaînent, ordonnées par l’Etat israélien et le gouvernement de Benyamin Nétanyahou.
Dernier incident en date : depuis dimanche 9 août, quelques dizaines de colons assiègent un hameau palestinien dans le village de Qusra, au sud de Naplouse, bloquant l’acheminement de provisions. L’armée israélienne a dépêché mercredi des soldats qui ont démonté une tente des agresseurs, mais les colons sont restés sur les lieux avec des couvertures, selon des témoins. L’une des maisons assiégée appartient à un Palestinien également détenteur de la citoyenneté américaine. «Les actions de ceux derrière cet acte de terreur horrible, visant à intimider et à harceler cette famille, sont répugnantes», a réagi jeudi 13 août sur X l’ambassadeur américain en Israël, Mike Huckabee.
A Tell, la destruction succède au deuil
Le regard fixé sur les soldats, Adnan Ramadan égrène nerveusement entre ses doigts les perles d’un chapelet. «Je veux accéder à ma maison !» crie-t-il en direction de la dizaine de militaires israéliens arrêtés une vingtaine de mètres plus haut. Dans un hébreu mêlé d’arabe approximatif, les uniformes ordonnent au vieil homme d’attendre sans bouger. Le Palestinien souffle ; dans ses yeux verts règne la douleur du deuil de son fils, Farouq Ramadan, tué par balles le 24 juillet. Ce jour-là, la venue de colons entrés illégalement dans le village de Tell a provoqué une altercation meurtrière, à laquelle s’est mêlée l’armée israélienne : quatre Palestiniens de la famille Ramadan – dont Farouq − et deux Israéliens ont trouvé la mort.
Adnan Ramadan pointe trois Jeep vertes du doigt ; l’armée se retire, la voie est libre. Il prend place dans la cour d’une grande maison familiale, où voisins et membres de la famille l’attendaient, assis sur des chaises en plastique. «Samedi 1er août, des soldats nous ont apporté un document annonçant la destruction du troisième étage de la maison, celui qui était habité par Farouq, sous prétexte qu’il aurait tué les deux Israéliens», explique le père du défunt.
L’armée, dans un communiqué publié le 5 août, affirme cependant qu’à l’issue d’une enquête de plusieurs jours, il était impossible «de déterminer de manière concluante» la cause de la mort des deux citoyens israéliens. Elle évoque de possibles «tirs accidentels» de ses propres forces, mais ce constat est intervenu trop tard : publiées au moment de l’attaque, les vidéos du face-à-face entre colons et Palestiniens ont provoqué l’ire de la sphère politique israélienne.
Adnan Ramadan a envoyé une lettre au commandant des forces d’occupation pour demander l’annulation de la destruction. Sans grand espoir. «Qu’ils démolissent le troisième étage, nous ne bougerons pas», dit-il. L’étage a été détruit à l’explosif mardi 11 août. Selon la radio de l’armée israélienne, les soldats ont également démantelé deux avant-postes parmi les treize construits au lendemain des événements de Tell. Ils sont généralement rebâtis par les colons dès le départ de l’armée.
A Fandaqumiya, les colons «n’ont plus peur de rien»
Au nord de Tell, l’ancienne colonie de Sa-Nour fait peau neuve. Evacuée lors du grand plan de désengagement décidé par Ariel Sharon en 2005, elle a été réinvestie, en avril dernier, sur impulsion du gouvernement Nétanyahou. Plusieurs préfabriqués blancs ont été installés autour des ruines d’une synagogue. En contrebas, le village palestinien de Fandaqumiya, plus de 4000 habitants, a observé le retour des Israéliens à Sa-Nour avec impuissance.
Un ballet de jeunes hommes s’affaire à désosser, brique par brique, volige par volige, le toit d’une entreprise familiale de construction. Ils ont loué un bulldozer pour détruire eux-mêmes les murs de leur propriété, après avoir un reçu un ordre d’évacuation en avril, suivi d’une obligation de destruction le 5 août, explique Ahmad Azzam, 29 ans : «Si on ne détruit pas nous-même, les Israéliens ont dit qu’on devra payer la facture de démolition.» Cette pratique de contraindre les Palestiniens à détruire leur propre foyer, courante à Jérusalem, était jusque-là inconnue dans le nord de la Cisjordanie.
Le voisin, Mustafa Hantili, 43 ans, est propriétaire d’un magasin d’équipements électriques. Il a récemment reçu la visite d’un colon de Sa-Nour. «Il est venu dans mon commerce, seul, et m’a demandé : “Qu’est-ce que tu attends pour partir ?” J’ai répondu : “Et toi, qu’attends-tu pour évacuer ?”» Fier de ce trait d’humour, Hantili esquisse un sourire. Vite effacé. Quelques jours après cette altercation, il a, lui aussi, reçu un ordre d’évacuation pour un bâtiment situé à quelques dizaines de mètres de la colonie. Le propriétaire explique qu’il n’a eu que sept jours pour retirer le matériel entreposé ainsi que les portes, fenêtres, et fils électriques ; les murs seront démolis prochainement.
«Ils ont déterré un cadavre, maintenant ils n’ont plus peur de personne», ajoute le commerçant, en référence à une histoire macabre devenue ici symbole d’une occupation sans limite morale. Le 8 mai, des habitants de Sa-Nour ont forcé la famille d’Hussein Assasa, décédé des suites d’une maladie à 84 ans, à exhumer sa dépouille, qu’ils jugeaient enterrée trop près de la colonie. Sur la seconde sépulture du défunt, installée dans un village voisin, ses proches ont apposé l’épitaphe : «Le Palestinien qui fut enterré deux fois.»
Le déracinement des réfugiés de Tulkarem
Sur la route 60, principal axe routier de Cisjordanie occupée, un nouveau panneau publicitaire figure un homme de dos. Il brandit un drapeau israélien : «Bienvenue en Samarie du nord. Nous sommes de retour chez nous !» L’itinéraire est sinistre. Sur le bas-côté se succèdent les restes de maisons palestiniennes récemment démolies, la plupart au lendemain des événements de Tell. Une trentaine de kilomètres à l’ouest, les tranchées béantes creusées par les bulldozers israéliens dans le camp de réfugiés de Nour Shams, à Tulkarem, soutiennent la comparaison avec certains quartiers de Gaza.
L’immeuble de Madjid Aboubaker, 60 ans, fait partie des décombres de l’opération «Mur de fer», lancée par Israël en janvier 2025 avec l’assistance de l’Autorité palestinienne afin de lutter contre des «groupes terroristes» installés dans les camps. L’assaut brutal a fait plus de 40 000 déplacés dans le nord de la Cisjordanie.
A l’évocation des destructions, Aboubaker fond en larmes sous les yeux désolés de sa femme. «En 1988, j’ai ajouté un étage à cette maison dans laquelle ma famille s’était réfugiée après avoir été chassée d’Haïfa par Israël en 1948», narre-t-il. En 2018, il a ajouté un deuxième étage, puis un troisième en janvier 2024. Coût total de la construction : 800 000 shekels, soit environ 230 000 euros. «L’Unrwa [l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens, ndlr] nous a donné 3 000 euros de dédommagement au début de l’opération, puis plus rien», précise Madjid Aboubaker, qui vit aujourd’hui avec 19 membres de sa famille dans un seul appartement.
Selon le comité de la population de Nour Shams, sur les 450 maisons démolies par Israël dans le camp, 180 seront recouvertes pour aménager, à leur place, des axes routiers, et faciliter les déplacements des forces israéliennes. Impossible, dès lors, pour leurs propriétaires réfugiés, de rebâtir sur les ruines, comme la plupart prévoyaient de le faire. «Ils veulent bien sûr nous faire disparaître, nous, les réfugiés de la Nakba [l’exil forcé des Palestiniens d’Israël en 1948, ndlr], juge l’épouse de Madjid. Vider les camps, et nous faire disparaître, comme l’ensemble des Palestiniens.»
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